Popewasright

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Pourquoi le pape Pie XII avait raison.
d'après Ronald J. Rychlak, Why pope Pius XII was right (lien sur article original). Article paru dans le numéro d'octobre 1998 du New Oxford Review.

Pendant la seconde guerre mondiale, l'Eglise catholique, suivant les instructions du pape Pie XII, a abrité des Juifs et d'autres victimes des Nazis, fourni des faux documents de voyage à ceux qui en avaient besoin, distribué de la nourriture et des vêtements à ceux qui souffraient, réconforté les blessés et les désespérés, et transmis des informations vitales aux dirigeants alliés. Mais parce que Pie XII n'a pas dénoncé publiquement et de façon répétée Adolf Hitler, son rôle demeure un point de controverse.
Certains commentateurs prétendent que le silence de Pie XII n'était que l'expression d'une lâcheté morale, et qu'il faillit dans sa tâche de pasteur. D'autres affirment de diverses manières que le Vatican n'était préoccupé que par les victimes catholiques et non les Juifs, ou que l'Eglise était obsédée par des considérations uniquement matérielles, ou que le saint-Siège était antisémite, ou encore que la peur du communisme empêcha le pape de voir le vrai visage du Nazisme. Un écrivain, (Jack Chick, Smoke screens, [Ecrans de fumée], 1983) alla jusqu'à dire : "Le pape Pie XII aurait dû comparaître devant les juges de Nuremberg. Ses crimes étaient punissables de la peine de mort."

Laissons de côté ces vociférations et tenons-nous en aux archives historiques, qui sont tout à fait accessibles mais peu familières. Elles nous montrent non seulement que Pie XII fit un travail colossal en faveur de l'humanité souffrante, mais aussi que sa décision inébranlable d'oeuvrer en coulisse fut le meilleur choix qu'il eût pu faire.

Reportons-nous à la période de la première guerre mondiale, où l'homme qui deviendra Pie XII, Eugénio Pacelli, travaillait à Munich en tant que nonce (ambassadeur) auprès de l'Etat de Bavière en Allemagne. L'Allemagne était l'un des principaux protagonistes de cette guerre, et considérée par beaucoup comme le principal agresseur. Pacelli fut chargé de présenter aux dirigeants allemands la proposition de paix du pape Benoît XV. Il exécuta cette mission, mais tandis que cette initiative ne produisit aucun résultat direct, plusieurs de ses propositions furent incluses un an plus tard dans le plan en quatorze points du président Woodrow Wilson, qui contribua à mettre fin aux hostilités.
Pacelli resta à Munich après la guerre et négocia un concordat (accord ou traité) au nom du Saint-Siège avec l'Etat de Bavière. De tels concordats étaient important pour le Saint-Siège, car sans cela l'Eglise pouvait se voir refuser le droit d'établir des organisations pour la jeunesse, nommer des responsables ecclésiastiques, créer des écoles, ou même assurer le service religieux. Pacelli fut ensuite affecté à Berlin comme représentant du Vatican auprès de la République de Weimar, où il essaya, sans succès, de signer un concordat garantissant les droits de l'Eglise à travers toute l'Allemagne. Il fut rappelé d'Allemagne en 1929, créé cardinal, et nommé secrétaire d'Etat en 1930.

Adolf Hitler prit la tête de l'Allemagne en 1933, et l'une de ses premières actions internationales fut la négociation d'un concordat avec le Vatican, exactement ce que Pacelli avait tenté en vain d'obtenir presque une décade plus tôt. Hitler se rangea aux termes plutôt favorables à l'Eglise, mais il fut également très clair que si le Vatican refusait cette offre, il imposerait des mesures plus drastiques sur les catholiques d'Allemagne. Le concordat fut signé par le pape Pie XI sur les conseils du secrétaire d'Etat Pacelli. Mais Pacelli, qui négocia au nom du Vatican, ne se faisait aucune illusion sur la fiabilité d'Hitler. Pacelli, caustique, disait alors qu' "au moins les Nazis ne pourraient en violer tous les articles d'un seul coup" ; mais il dut être assez surpris par la rapidité et la régularité avec laquelle l'exécutif allemand ignora le concordat. Cinq jours seulement après sa signature, les Nazis promulguèrent une loi sur la stérilisation qui était une violation flagrante de l'accord. Entre l'ascension des Nazis au pouvoir de 1933 jusqu'à l'été 1936, le Vatican déposa plus de cinquante protestations auprès du gouvernement allemand. La première - contestant le boycott des magasins et commerces juifs - fut l'une des quarante-cinq à laquelle les Nazis ne daignèrent même pas répondre.

En août 1936, les évêques allemands demandèrent au pape de s'exprimer sur les problèmes que leur posaient les Nazis. Comme Pacelli était le responsable au Vatican le mieux informé sur les affaires allemandes, Pie XI lui demanda d'élaborer une encyclique. (Quand la hiérarchie catholique allemande remercia plus tard Pie XI d'avoir écrit cette encyclique, celui-ci protesta en leur demandant d'aller exprimer leur reconnaissance à Pacelli.)
L'encyclique "Mit brennender Sorge" ("Avec une vive inquiétude") fut l'une des condamnations les plus fortes d'un régime national que le Saint-Siège ait jamais publiée. De fait, le Vatican prit la peine de s'assurer que les officiels nazis ne pussent empêcher sa diffusion. Contrairement à la plupart des encycliques qui sont rédigées en latin, "Mit brennender Sorge" était en Allemand. Elle fut envoyée clandestinement en Allemagne, distribuée secrètement et lue à la messe du dimanche des Rameaux le 14 mars 1937. "Mit brennender Sorge" condamnait non seulement les persécutions contre l'Eglise catholique, mais également le néo-paganisme des théories nazies, l'idolâtrie de l'Etat, l'utilisation de la race et du sang pour juger des valeurs humaines. Elle déclarait ainsi :
"Quiconque prend la race, ou le peuple, ou l'État, ou la forme de l'État, ou les dépositaires du pouvoir, ou toute autre valeur fondamentale de la communauté humaine - toutes choses qui tiennent dans l'ordre terrestre une place nécessaire et honorable,- quiconque prend ces notions pour les retirer de cette échelle de valeurs, même religieuses, et les divinise par un culte idolâtrique, celui-là renverse et fausse l'ordre des choses créé et ordonné par Dieu : celui-là est loin de la vraie foi en Dieu et d'une conception de la vie répondant à cette foi."
Un article en particulier fustige explicitement la politique d'Hitler et du Nazisme :
"Seuls des esprits superficiels peuvent tomber dans l'erreur qui consiste à parler d'un Dieu national, d'une religion nationale ; seuls ils peuvent entreprendre la vaine tentative d'emprisonner Dieu, le Créateur de l'univers, le Roi et le Législateur de tous les peuples, devant la grandeur duquel les Nations sont " comme une goutte d'eau suspendue à un seau " (Is., XL, 15) dans les frontières d'un seul peuple, dans l'étroitesse de la communauté de sang d'une seule race.
"L'encyclique conclue ainsi :""Alors, Nous en sommes certain, les ennemis de l'Église, qui s'imaginent que leur heure est venue, reconnaîtront bientôt qu'ils s'étaient réjouis trop vite et qu'ils avaient trop tôt pris en main la bêche du fossoyeur."
Les Nazis confisquèrent toutes les copies disponibles de l'encyclique, arrêtèrent les imprimeurs et saisirent leurs presses. Ceux qui distribuaient l'encyclique furent arrêtés, les subventions dûes à l'Eglise selon le concordat réduites, et plusieurs prêtres furent soumis à un procès pour recel de fausse monnaie ou d'autres charges. En mai, un journal suisse citait ainsi Hitler : "le Troisème Reich ne désire pas de modus vivendi avec l'Eglise catholique, mais plutôt sa destruction par le mensonge et par la flétrissure, afin de laisser place à une Eglise allemande dans laquelle la race allemande serait glorifiée." Le pape Pie XI fut dorénavant considéré comme ennemi par les Nazis.

Durant tout son pontificat, le pape Pie XI avait conclu des concordats avec au moins vingt-et-un pays en vue d'affermir la paix dans le monde et de protéger la mission spirituelle de l'Eglise. A sa mort en février 1939 cependant, le monde était plus instable que jamais. L'Allemagne avait déjà annexé l'Autriche et regardait hostilement vers l'est, ayant stationné des troupes dans les Sudètes et menaçant la Tchécoslovaquie, la Pologne et la Roumanie.

Une semaine après la mort du pape, l'ambassadeur d'Allemagne au Saint-Siège s'adressa au Collège Sacré des cardinaux dans ce qu'on prévoyait être une expression formelle de sympathie. Mais plutôt que de simplement présenter ses condoléances, l'émissaire nazi parla de "l'évolution d'un nouveau monde qui voulait s'ériger sur les ruines de l'ancien, qui, de toute façon, n'avait plus de raison d'être." Il mentionna l'élection du prochain pape, et fit clairement savoir que l'Allemagne verrait l'élection de Pacelli d'un oeil très défavorable, à juger de sa politique en tant que secrétaire d'Etat. (Le ministre français des affaires étrangères exprima l'espoir de la France que Pacelli serait élu, pour les mêmes raisons.)
Dans ce qui fut l'un des conclaves le plus rapide de l'histoire, les cardinaux choisirent comme successeur le pape Eugenio Pacelli, le diplomate au Vatican le plus expérimenté et ayant le plus voyagé. Le Canadian Jewish Chronicle commenta : "bien que les élections des deux cent soixante-et-un pontifes avaient jusqu'à présent été un évènement inspirant la plus totale des indifférences pour les Juifs, l'élection du deux cent soixante-deuxième suscita quant à lui un intérêt considérable." L'éditorial poursuivit :
"L'élection du cardinal Pacelli est plus qu'un hommage à ses talents personnels. C'est le choix d'une politique (...). En conséquence, les tentatives désespérées effectuées par les Nazis et les Fascistes pour influencer l'élection, en parole, par suggestion et par conseils interposés, d'un cardinal plus disposé envers Hitler et Mussolini (...) furent en définitive vaines. La suggestion maladroite que (...) leur ambassadeur au Vatican donna récemment au Collège des cardinaux (...) a déjà reçu une réponse aussi univoque qu'elle fut arrogante. Le complot pour subtiliser l'Anneau du Pêcheur est parti en fumée blanche."
A Jérusalem, le Palestine Post du 6 mars 1939 rapporta : "L'accueil favorable de cette élection en particulier en France, en Angleterre et aux Etats-Unis - et sa tiède réception en Allemagne - n'est pas surprenant si nous nous rappelons de la large part qu'il [Pacelli] prit dans les oppositions récentes du Vatican aux pernicieuses théories raciales."
Les média Nazis se plaignirent "des préjugés hostiles et du manque incurable de compréhension" manifestés par le Saint-Siège. Le lendemain matin de l'élection de Pacelli, le Berlin Morgenpost commenta : "L'élection du cardinal Pacelli n'est pas vu d'un bon oeil en l'Allemagne, parce qu'il s'est toujours opposé au Nazisme et décidait de facto de la politique du Vatican sous son prédesseur." Le Schwarz Korps, publication officielle du corps d'élite nazi Schutzstaffel (plus connu sous ses initiales SS), écrivit :
"Quand il fut nonce puis secrétaire d'Etat, Eugenio Pacelli n'a pas manifesté beaucoup de compréhension à notre égard ; nous mettons peu d'espoir en lui. Nous ne pensons pas que Pie XII suivra une voie différente." L'Allemagne fut la seule puissance à ne pas envoyer de représentant pour l'investiture du nouveau pape. Trois jours plus tard, Hitler envahissait la Tchécoslovaquie.

Alors qu'une guerre totale menaçait, le nouveau pape promit de concentrer toute son energie pour empêcher les hostilités. Pacelli prit le nom de Pie (qui, en latin, signifie pieux, doux et bienveillant ; en Hébreux le nom signifie conciliant) en l'honneur de son prédécesseur. Il choisit comme armoiries la colombe tenant dans son bec un rameau d'olivier, et comme devise "Opus Justitiae Pax" ("l'oeuvre de la justice est la paix"). Son premier message sur Radio Vatican fut de promettre de travailler pour l'unité et de plaider pour la paix.
Malheureusement, Pie XII ne put prévenir l'escalade de la guerre. Hitler envahit la Pologne en septembre 1939, et, l'Europe sombrant dans la guerre, le pape dut revoir ses objectifs et sa tactique. Plutôt que d'en appeler aux autorités temporelles, il décida d'offrir une aide aux victimes de guerre et de prier pour la paix. Toute activité susceptible de compromettre la neutralité de l'Eglise devra être menée dans le plus grand secret. Sa décision d'oeuvrer en coulisse permit à Pie XII de mettre en oeuvre ce qu'un journal juif appelerait plus tard l'une des plus grandes démonstrations d'action humanitaire du XX° siècle.

Il y avait bien des raisons pratiques pour Pie XII de s'abstenir de discours publics fracassants alors qu'il entreprenait de dangereuses opérations de sauvetage. Cette neutralité officielle autorisa le pape à offrir ses services comme médiateur, ainsi que de circuler derrières les lignes des pays belligérents pour distribuer de la nourriture, des vêtements et des soins aux victimes de guerre, et de s'en tenir aux précédentes politiques du Vatican. Le pape a toutefois fourni une autre explication sur cette décision.
Dans sa première encyclique, "Summi Pontificatus" ("Sur l'unité de la société humaine"), publiée en octobre 1939, Pie XII décrivait avec angoisse l'irruption de la guerre et exposait son plan pour la paix. L'Eglise, disait-il, "tend ses bras maternels vers ce monde, non pour dominer, mais pour servir. Elle ne prétend pas se substituer, dans le champ qui leur est propre, aux autres autorités légitimes, mais leur offre son aide à l'exemple et dans l'esprit de son divin Fondateur qui " passa en faisant le bien ". (Act., X, 38.) Citant Jésus, Pie XII écrivait de "rendre à César ce qui est à César." En d'autres termes, l'Eglise a un rôle important mais limité dans la résolution des conflits du monde temporel.

Les obligations du pape étaient de prier pour la paix et offrir du réconfort aux affligés. Cela ne signifiait pas, cependant, qu'il était aveugle aux réalités politiques.
"Summi Pontificatus" identifiait la cause de la situation "aux rangs sans cesse augmentés des ennemis du Christ, qui renient ou tiennent en oubli dans la pratique les vérités vivificatrices et les valeurs contenues dans la foi en Dieu et au Christ." C'est une référence claire au nazisme d'Hitler. Pie XII poursuivait ainsi : "Le sang d'innombrables êtres humains, même non combattants, élève un poignant cri de douleur, spécialement sur une nation bien-aimée, la Pologne qui, par sa fidélité à l'Eglise, par ses mérites dans la défense de la civilisation chrétienne, inscrits en caractères indélébiles dans les fastes de l'histoire, a droit à la sympathie humaine et fraternelle du monde, et attend, confiante dans la puissante intercession de Marie Auxilium Christianorum, l'heure d'une résurrection en accord avec les principes de la justice et de la vraie paix." Les Nazis venant d'écraser la Pologne, il n'y avait pas là de place pour l'interprétation. Les Israélites américains qualifièrent l'encyclique du pape de "dénonciation du Nazisme". Plus tard, dans le cadre d'actions de propagande, des avions français lachèrent des tracts de cette encyclique sur les troupes allemandes.

Le jour même de l'invasion de la Pologne, Pie XII télégraphia au nonce apostolique de Varsovie avec pour instruction d'organiser le passage des Juifs polonais en Palestine. L'un des termes cruciaux du concordat avec l'Allemagne était que les responsables allemands devaient considérer les Juifs baptisés comme des chrétiens. En conséquence, Pie XII ordonna au nonce apostolique de Turquie (Angelo Roncalli, le futur pape Jean XXIII) de préparer des milliers de certificats de baptême pour les réfugiés juifs arrivant à Istanbul, dans l'espoir qu'avec ces papiers, ils seraient autorisés à traverser ce pays. (Quand il fut plus tard remercié pour son immense action humanitaire, Roncalli déclara : "dans toutes ces affaires douloureuses, j'en ai réferré au Saint-Siège, et j'ai simplement exécuté les ordres du pape : d'abord et avant tout sauver les Juifs.") Comme la guerre se poursuivait, de tels documents furent librement distribués dans toutes les nations occupées, et Pie XII établit alors un comité qui aida des milliers de Juifs à quitter l'Europe avec des papiers prouvant qu'ils étaient sous la protection de l'Eglise catholique.

Peu après l'invasion de la Pologne, plusieurs membres du haut-commandement allemand commencèrent à craindre qu'Hitler ne conduise leur nation à la ruine. Il décidèrent d'étudier la possibilité de le renverser et d'installer un nouveau gouvernement. Ils s'inquiétaient cependant que même s'ils parvenaient à neutraliser Hitler, les Britanniques et les Français n'occupent l'Allemagne et ne lui infligent de sévères conditions. Ces anti-hitlériens patriotiques voulaient conclure un accord avec les Alliés avant d'entreprendre quoi que ce fut.
Le colonel Hans Oster des services secrets allemands recruta le Dr Josef Müller, un juriste de renom basé à Munich et profond catholique, pour aller au Vatican et convaincre le pape d'être le médiateur d'un accord de paix entre les britanniques et les anti-nazis allemands. Au prix d'un grand risque pour l'Eglise, Pie XII chargea son secrétaire privé d'écrire une lettre expliquant le plan et déclarant que le pape était prêt à intervenir avec la Grande-Bretagne sur la base d'un traité de paix raisonnable.
Malheureusement, ce complot ne se concrétisa jamais au-delà de cette étape. Mais au début de 1940, lorsqu'il eut vent qu'Hitler préparait une attaque sur le front ouest, ces anti-hitlériens se tournèrent à nouveau vers le chef du monde neutre en qui ils avaient le plus confiance, le pape Pie XII. Avec son assentiment, leurs avertissements furent transmis à travers le Vatican par signaux radio codés aux nonces de Belgique et de Hollande, puis transférés aux dirigeants alliés de Londres et Paris. Ils reçurent ces avertissements une semaine avant que les Allemands n'envahissent la Belgique et les Pays-Bas, mais les Alliés furent incapables de stopper la "blitzkrieg" allemande.

Après que les Nazis envahirent ces petits Etats, Pie XII exprima toute sa sympathie à la reine de Hollande, au roi de Belgique et à la grande duchesse du Luxembourg. Quand le dictateur fasciste italien Mussolini eut pris connaissance des télégrammes d'avertissement et de sympathie, il le perçut comme un affront personnel et envoya une protestation officielle par son ambassadeur au Vatican, accusant Pie XII d'avoir pris position contre un allié de l'Italie. Le pape répondit qu'il était en paix avec sa conscience, et ajouta : "Nous n'avons pas peur d'être expédiés dans un camp de concentration."

En juin 1941, Hitler envahit l'Union Soviétique, rompant un pacte de non-agression. Les Soviétiques, qui s'étaient empressés de se déclarer neutre vis-à-vis d'Hitler les premières années du conflit, étaient maintenant invités à rejoindre le camp des alliés. Ceci provoqua des interrogations à l'intérieur de l'Eglise catholique. Pie XI avait écrit dans l'encyclique "Divini Redemptoris" ("Le Communisme Athée", 1937), que personne désirant sauver la civilisation chrétienne ne pouvait collaborer avec les communistes.
Pourtant nous en étions là : les alliés avaient fait de l'Union Soviétique un partenaire à part entière dans ce conflit. Les Etats-Unis étaient toujours officiellement neutre, mais la loi prêt-bail permettait au président Roosevelt de prêter ou louer de l'armement et des équipements aux nations dont la défense était vitale aux intérêts de la sécurité nationale américaine. Cette loi permettait aux usines américaines de fournir la Grande-Bretagne en matériels, mais les catholiques américains étaient très réticents à l'idée d'étendre ce bénéfice spécial à une nation communiste. Roosevelt demanda au pape Pie XII de l'aider à changer leur avis.
Après avoir été assuré que les Alliés n'entendaient pas favoriser une avancée du communisme, Pie XII désigna l'évêque auxiliaire de Cleveland, Michael Ready, de "réinterpréter" "Divini Redemtpris" et d'expliquer que celle-ci n'interdisait pas les Etats-Unis à prêter assistance aux Soviétiques. La hiérarchie catholique américaine mit également en avant l'ouverture de Staline quant à la liberté religieuse dans son pays. Tout ceci était dans la ligne de la politique des alliés, et ceci contribua à éliminer l'opposition des catholiques américains à l'extension de cette loi prêt-bail en faveur des Soviétiques.

Rome avait bien évidemment une place particulière dans le coeur du pontife. Il essaya au début de préserver l'Italie de la guerre. Quand ses tentatives échouèrent, il tenta d'obtenir des assurances des deux côtés qu'ils ne bombarderaient pas la capitale italienne. Des bombes tombèrent pourtant plusieurs fois sur Rome, y compris pendant un raid important le matin du 19 juillet 1943. Comme il en avait pris l'habitude pendant la guerre, Pie XII refusa de descendre dans un abri. Au lieu de cela, il resta à l'une de ses fenêtres alors que pendant plus de deux heures des vagues de bombardiers américains larguèrent des centaines de tonnes de bombes sur Rome. Dès que la fin de l'alerte eut retenti, il débloqua des fonds de la banque du Vatican et se fit conduire dans la ville. L'ancienne église de San Lorenzo fut partiellement démolie, comme l'était le cimetière de Campo Verano, où des corps (dont les restes des parents du pape) avaient été projetés hors des tombes. Pie XII fit son possible pour réconforter les blessés, administra les derniers sacrements à ceux qui ne pouvaient être sauvés, et distribua de l'argent à ceux qui manquaient de nourriture et de vêtement. Un mois plus tard, quand le quartier de San Giovanni fut bombardé à son tour, il fut encore parmi les premiers sur la scène de désolation.

Pie XII encouragea les dirigeants italiens à chercher un accord de paix séparé avec les Alliés, mais Mussolini ne voulait pas tourner le dos à Hitler. Le roi Victor Emmanuel déposa Mussolini, et l'arrêta le 25 juillet 1943. Hitler, pressentant que le roi voulait conclure un accord avec les Alliés, décida alors d'envoyer ses troupes en Italie et d'occuper son partenaire nominal. Ceci créa des difficultés supplémentaires pour le Saint-Père. Les Italiens avaient jusqu'à présent résisté aux demandes des Nazis concernant la déportation des Juifs (certains responsables allemands blamèrent l'influence de l'Eglise catholique à propos de cette réticence italienne), mais maintenant que les Allemands contrôlaient Rome, les Juifs couraient un grave danger. Pie XII aida de nombreux Juifs à fuir Rome et offrit un sanctuaire pour ceux qui ne voulaient ou ne pouvaient pas quitter la ville. Il demanda aussi au secrétaire d'Etat d'écrire aux dirigeants de tous les ordres religieux d'aider les réfugiés de toutes les façons possibles. La prompte réaction du pontif ne fut pas vaine.

Le 26 septembre 1943, les responsables nazis exigèrent des chefs de la communauté juive de Rome cinquante kilos d'or (ou son équivalent en dollars ou livres sterling) dans les trente-six heures. Autrement, ils enverraient deux cents Juifs en camp de concentration. Incapables de rassembler une telle somme, les Juifs cherchèrent de l'aide auprès d'un parti en qui ils pouvaient faire confiance. Dans ses mémoires "Avant l'Aube" (ré-éditées en 1997 sous le titre "Pourquoi je suis devenu catholique"), Eugenio Zolli, alors grand rabbin de Rome, raconte qu'il fut désigné pour aller au Vatican chercher de l'assistance. Muni de faux papiers d'identité il passa devant les gardes allemands qui encerclaient le Vatican. Une fois à l'intérieur, il expliqua la situation à des responsables du Vatican, qui se retirèrent pour s'entretenir avec Pie XII. Après une courte période, ils revinrent et offrirent d'accorder une ligne de crédit illimitée pour le montant nécessaire. Les Allemands reçurent leur paiement.
Ce ne fut cependant qu'un bref répit. Pie XII savait que si les Nazis voulaient l'argent, ils voudraient aussi les Juifs. Obéissant à ses ordres, près de deux cents institutions catholiques dans et autour de Rome ouvrirent leurs portes pour abriter des milliers de Juifs. La basilique Saint-Pierre elle-même leur fut ouverte. Pie XII échangea les hallebardes de cérémonie de sa Garde Suisse par des mitrailleuses, et pour la première fois de son histoire, les portes de la grande basilique furent scellées pendant la journée.
Comme le pape l'avait prévu, un mois plus tard la Gestapo se lança dans des fouilles maison par maison à Rome. Tous les Juifs furent raflés quels que soient leur âge, sexe, âge ou santé, et envoyés en camp de concentration. Le nombre des déportés se monta à 1015. De ceux-ci, seuls seize survécurent à la guerre. Lors de ces raids, des milliers d'autres Juifs avaient trouvé refuge au Vatican et dans d'autres propriétés ecclésiales autour de Rome. Si le pape avait hésité ne serait-ce que quelques jours pour offir un sanctuaire à toutes ces personnes, la plupart aurait certainement disparu victime de la machine d'extermination nazie.
Les Allemands ne violèrent jamais la cité du Vatican à Rome, mais des églises, des couvents et des presbytères furent quelquefois l'objet de perquisition. Quand cela se produisait, le pape envoyait des protestations officielles aux autorités. Il conseilla également quelques subterfuges, comme d'encourager le clergé à apprendre aux Juifs les chants de la liturgie, et, quand cela était possible, de les déguiser avec des costumes religieux. Des Juifs cachés dans des bâtiments religieux racontèrent plus tard comment ils passaient de la prière du "Shéma" en Hébreux à l' "Avé Maria" en latin au milieu d'un verset au moindre bruit suspect.

A l'initiative du pape, les efforts pour sauver les Juifs furent accomplis dans toutes les nations d'Europe occupées par les Nazis. En Hongrie par exemple, beaucoup de Juifs se convertirent au catholicisme. Nul doute que ces conversions expéditives furent motivées par le désir d'échapper aux persécutions nazies, et que beaucoup de ces convertis revinrent à leur foi d'origine après la guerre. Mais là encore - tout comme avec Roncalli à Istanbul et les certificats de baptême - nos pouvons le considérer comme le fruit de l'engagement de Pie XII à sauver les Juifs, et qu'il aurait approuvé ce que l'on pourrait considérer comme une pratique religieuse discutable à but humanitaire. La hiérarchie catholique n'était pas dupe de la cause de ce soudain succès d'évangélisation. Une petite église de Budapest avait en moyenne quatre à cinq conversions par an avant l'occupation allemande. En 1944, quand la Hongrie fut occupée, le nombre explosa : six furent convertis en Janvier, vingt-trois en mai, cent un en juin, plus de sept cents en septembre, et plus de mille en octobre. Quand les Nazis s'apperçurent que ces conversions n'étaient motivées que pour échapper à la déportation, ils se mirent à persécuter les "convertis", et leur nombre diminua rapidement.
Malgré les efforts de l'Eglise en Hongrie, 437 000 Juifs furent déportés au milieu de l'été 1944. Le 25 juin, Pie XII intensifia sa pression avec un télégramme ouvert au régent de Hongrie, l'amiral Horthy. Il y écrivait :
"Des supplications Nous ont été adressées par différentes sources pour que nous exercions toute Notre influence afin de réduire et pallier les souffrances qui ont été trop longtemps patiemment endurées par un grand nombre de personnes infortunées appartenant à cette noble et chevaleresque nation, du fait de leur origine nationale ou raciale. En accord avec Notre ministère de charité, qui concerne chaque être humain, Notre coeur paternel ne pouvait rester insensible à ces demandes urgentes. Pour cette raison, Nous faisons appel aux nobles sentiments de votre Altesse Sérénissime, pleinement confiant que votre Altesse Sérénissime fera tout ce qui est en son pouvoir pour épargner à tant de ces personnes infortunées des souffrances et des douleurs supplémentaires."
Pie XII envoya également un télégramme ouvert au cardinal de Hongrie Seredi, lui demandant son assistance pour protéger les victimes du Nazisme. Ce télégramme fut lu publiquement dans beaucoup d'églises avant que toutes les copies ne soient confisquées par le gouvernement. L'amiral Horthy se plaignit auprès des Allemands d'être continuellement bombardé de télégrammes d'ecclésiastiques, et que le nonce l'appelait plusieurs fois par jour. Face à toutes ces protestations, Horthy cessa de soutenir le processus de déportation, mettant les Allemands dans l'impossibilité de continuer. Plus de 170 000 Juifs hongrois furent sauvés de la déportation la veille de leur départ prévu, grâce à l'action du pape.

De retour à Rome, les neuf mois de l'occupation nazie cessèrent en juin 1944. Quand les forces alliées entrèrent dans la cité, les milliers de ceux qui se cachaient affluèrent dehors pour la première fois depuis des mois. Il y eut une marche massive et joyeuse en direction du Vatican pour remercier Dieu de les avoir épargnés. Ces gens n'avaient quant à eux aucun doute sur la position du pape. Des foules convergèrent sur le parvis scandant "papa Pacelli", qui apparut de sa loge et s'adressa à ce peuple, remerciant Dieu et les Saints d'avoir sauvé Rome.
Quant aux témoignages de la communauté juive sur l'efficacité de l'action de Pie XII, ils sont univoques. Un officier de la brigade juive, se souvenant plus tard de la libération de Rome (dans "Davar", le journal hébreux de la Fédération Israélienne du Travail) déclara : "Quand nous sommes entrés à Rome, les survivants Juifs nous disaient : si nous sommes sauvés, si des Juifs sont encore en vie à Rome, venez avec nous et remerciez le pape au vatican. Car dans les édifices du Vatican, les églises, les monastères et les maisons privées, les Juifs furent cachés sur son ordre personnel." Le Comité des Activités Religieuses de l'Armée et de la Marine du Bureau de Bienfaisance Juive Américaine écrivit au pape. Cette lettre disait en partie :
"Nous avons reçu des rapports venant de notre aumônier militaire en Italie sur l'aide et la protection accordées aux Juifs italiens par le Vatican, les prêtres et les institutions religieuses pendant l'occupation nazie de ce pays. Nous sommes profondément émus par cette expression extraordinaire de charité chrétienne - d'autant plus que nous connaissons les risques courus par ceux qui prêtaient assistance aux Juifs (...). Du fond de nos coeurs, nous vous envoyons l'assurance de notre gratitude éternelle."

En travaillant en coulisse, l'Eglise catholique put directement sauver des centaines de milliers de vies. Si Pie XII avait décidé de prendre sa plume pour dénoncer le terrible traitement réservé par Hitler aux Juifs (ou, en l'occurrence, le traitement réservé au clergé catholique), il est très probable qu'Hitler aurait concentré ses moyens contre l'Eglise, qui aurait alors été incapable de mener toutes ces initiatives pour sauver des vies.

Que l'on ne s'y trompe pas. Hitler a occupé Rome de septembre 1943 à juin 1944, et aurait écrasé le Vatican si le pontife l'avait par trop provoqué. Des déclarations écrites de l'ambassadeur allemand en Italie, Rudolf Rahn, décrivent un complot pour envahir le Vatican, s'emparer du pape et des cardinaux, et les retenir comme otage. "L'existence [de ce plan] et ses objectifs sont solidement ancrés dans ma mémoire", certifia Rahn. Albrecht von Kessel, un des assistants de l'ambassadeur d'Allemagne au Vatican, et Karl Otto Wolf, un général allemand chef des SS en Italie vers la fin de la guerre, confirmèrent tous les deux l'existence d'un tel plan.
Les Allemands ne furent pas inconscients au point de risquer le cauchemard qu'une invasion du Vatican aurait entrainé en terme d'image, sauf cas d'extrême nécessité. Ils tolérèrent des objections mineurs sans recourir aux représailles ; mais quand des voix s'élevaient trop bruyamment, ils frappaient sans pitié. Considérons ce fait bien connu dans la Hollande occupée par les Allemands en 1942. Quand les Nazis commencèrent d'abord à déporter les Juifs vers les camps de concentrations, ceux qui s'étaient convertis au christianisme furent épargnés. Néanmoins, de nombreux responsables catholiques protestèrent. Les Nazis répliquèrent que le clergé ferait mieux de se tenir tranquille ou les choses pourraient mal se terminer. L'archevêque catholique d'Utrecht ignora cet avertissement et publia une lettre de protestation qui fut lue pendant la messe dans toutes les églises le 26 juillet 1942. Cinq jours plus tard, les Nazis annoncèrent des représailles contre cette lettre. "Si le clergé catholique ne daigne pas négocier avec nous, nous serons forcés de considérer les catholiques de sang juif comme notre pire ennemi, et devrons en conséquence les déporter vers l'Est." Les Nazis commencèrent immédiatement à rafler ces Juifs qui s'étaient convertis au catholicisme, à commencer par Edith Stein, la philosophe juive qui devint religieuse carmélite. Elle mourut à Auschwitz et fut béatifiée, dite bienheureuse Edith Stein.

Une condamnation ouverte du pape aurait été un acte que les Nazis n'auraient pu ignorer. Une telle déclaration aurait sûrement entrainé le massacre par les Nazis des personnes innocentes que Pie XII avait fait son devoir de protéger, et aurait sonné la fin des efforts de l'Eglise pour sauver des vies. Le plus important témoignage concernant l'action du pape pendant la guerre, vint, évidemment, de celui qui l'avait vécue. Pendant la guerre, le grand rabbin de Jérusalem Isaac Herzog écrivit :
"Je sais combien Sa Sainteté le pape s'oppose du plus profond de sa noble âme à toutes les persécutions, et spécialement aux persécutions (...) que les Nazis infligent sans rémission aux peuple Juif (...). je saisis cette occasion pour exprimer (...) ma sincère et ma profonde gratitude (...) pour l'aide inestimable donnée par l'Eglise catholique au peuple juif dans ses tourments."
Après la guerre Moshe Sharett, qui deviendra le Premier ministre d'Israël, déclara à Pie XII qu'il était de "son premier devoir" de remercier le pape et l'Eglise catholique "pour tout ce qu'ils firent (...) pour secourir les Juifs." Maurice Edelman, président de l'Association Anglo-Juive, rencontra Pie XII pour le remercier personnellement d'avoir sauvé la vie de tant de Juifs. Pinchas Lapide, consul d'Israël en Italie, écrivit que "l'Eglise catholique sauva plus de vies juives pendant la guerre que toutes les autres Eglises, institutions religieuses et organisations humanitaires mises ensembles."

En 1958, lorsque Pie XII décéda, l'ambassadeur d'Israël aux Nations-Unis (et futur Premier ministre), Golda Meir, déclara : "pendant les dix ans de terreur nazie, quand notre peuple eut à subir les horreurs du martyre, le pape éleva sa voix pour condamner les persécuteurs et exprima sa sympathie pour les victimes." Nahum Goldmann, président du Congrès Juif Mondial, dit : "avec une reconnaissance toute spéciale, nous nous souvenons tous de ce qu'il fit pour les Juifs persécutés pendant l'une des périodes la plus noire de leur histoire." Le rabbin Elio Toaff, qui deviendra plus tard grand rabbin de Rome, déclara : "Plus que n'importe qui, nous eûmes l'occasion d'apprécier l'extrême gentillesse, emplie de compassion et de magnanimité, dont le pape fit preuve pendant les années terribles de persécution et de terreur, quand il semblait qu'il ne restait pous nous plus aucun espoir."
Le Jewish Post de Winnipeg rapporta le 6 novembre 1958 : "Il est compréhensible que la mort du pape Pie XII draine les expressions d'une douleur sincère de la part de pratiquement toutes les parties de la société juive américaine, car il n'y eut probablement pas un seul dirigeant de notre génération qui fit plus pour aider les Juifs pendant cette période de grande tragédie, pendant l'occupation nazie de l'Europe, que le défunt pape."

Pie XII guida son Eglise avec un mélange de prudence, de courage et de compassion. En agissant ainsi, il atténua les souffrances, sauva beaucoup de vies, accéléra la fin de la guerre et aida même les Alliés à l'emporter. Au milieu d'une des crises les plus mortelles pour l'Europe, il fut droit et constant, un défenseur de l'Eglise et le protecteur de l'humanité.

Pie XII avait raison, et ses détracteurs ont tort.