Postwar-Catholics-Jewish-Children-And-A-Rush-To-Judgment

De Wikipie12

Lien sur l'article original

Les catholiques d'après-guerre, les enfants juifs, et les jugements précipités.

"Le pape Pie XII n'a jamais donné l'ordre de ne pas rendre à leurs parents les enfants juifs "cachés" après la seconde guerre mondiale."
Par Ronald Rychlak, janvier 2005


Quand il s'agit de critiquer le pape Pie XII (ou, pour être honnête, quasiment tous les aspects de l'Eglise catholique), certaines personnnes ne peuvent s'empêcher de se lâcher. Ainsi lors d'une "nouvelle découverte" semblant jeter une lumière peu glorieuse sur l'Eglise catholique à l'époque de la Seconde Guerre mondiale. Le New-York Times et bien d'autres publications rapportèrent la découverte d'un document en France, émanant supposément du vatican, et déclarant que les autorités ecclésiastiques ne devaient pas rendre les enfants juifs "cachés" à leur famille après la guerre s'ils avaient été baptisés. Sans attendre une étude sérieuse [sur l'authenticité de ce document], les critiques se déversèrent dans la presse nous expliquant comment ce document prouvait que Pie XII était véritablement un être malfaisant.

Commençons par un état des lieux : pendant la Seconde Guerre mondiale, beaucoup de Juifs furent abrités par des chrétiens. Le pape Pie XII fit ouvrir tous les bâtiments sous son autorité à Rome, donnant ainsi l'exemple et encourageant les catholiques à recueillir les Juifs fuyant les Nazis. Partout dans l'Europe occupée, des familles juives trouvèrent refuge chez des familles catholiques. Des enfants Juifs furent placés dans des institutions catholiques. Nombre de leurs parents ne survécurent pas à la guerre.
Alors que les enfants devaient se faire passer pour catholique, les simples apparences suffisaient habituellement pour tromper les Nazis. Le Canon 750 du code de droit Canonique de 1917, qui fut complété pendant la guerre par des instructions du Saint-Siège et des évêques français, expliquait clairement que les enfants juifs cachés ne pouvaient être baptisés sans le consentement de leurs parents. Dans les faits, des classes étaient organisées pour que les enfants puissent étudier leur propre religion - par exemple dans la cave d'un couvent. Néanmoins, quelques catholiques firent en effet baptiser les enfants, soit par convictions religieuses, soit dans le but de mieux tromper les Nazis. Même s'il est difficile d'avancer un nombre, on estime qu'entre 10000 et 200000 de ces enfants étaient orphelins, et sous la responsabilité d'institutions catholiques ou familles en France. Parmis ceux-ci, un petit pourcentage furent baptisés.

Apparaît donc cette découverte : le 28 décembre 2004, un professeur italien de Bologne dénommé Alberto Melloni publia un article dans le journale italien "Il Corriere della Sera" intitulé : "Pie XII au nonce Roncalli : ne rendez pas les enfants juifs." L'article mentionnait un document que Melloni prétendait avoir reçu d'une archive non identifiée en France. Ce document, daté du 23 octobre 1946, prétendait contenir les "dispositions du Saint Office" (l'ancien nom de l'actuelle Congrégation pour la Doctrine de la Foi), et mentionnait explicitement les directives du pape Pie XII à son représentant en France - l'archevêque Angelo Roncalli, futur pape Jean XXIII - sur la façon de gérer les cas des enfants juifs, et particulièrement ceux qui furent baptisés par leur sauveteurs catholiques.

D'après Melloni, il était écrit dans cette lettre : "Les enfants qui ont été baptisés ne doivent pas être confiés aux institutions qui ne sauraient assurer leur éducation chrétienne." Toujours d'après Melloni, la lettre stipule que les enfants dont les familles ont survécu à l'Holocauste doivent être rendus "uniquement s'ils n'ont pas été baptisés". Ceci implique clairement que les enfants juifs batpisés ne doivent pas être rendus à leurs familles. Melloni cite la lettre ainsi : "il faut noter que cette décision prise par le Saint Office a été approuvée par le Saint Père."

Quid de l'authenticité de ce document ? Le New-York Times rapporte que la lettre ne fut rendue publique "qu'à condition que la source ne soit pas dévoilée." Rien que ceci aurait dû envoyer des signaux d'alarme, particulièrement suite au scandale des mémos de la chaîne CBS. En outre, la lettre n'était pas signée, pas imprimée sur du papier à en-tête du Vatican, et des responsables du vatican ont immédiatement noté que la formulation n'était pas dans le style utilisé normalement par les services du Vatican. Surtout, la lettre était écrite en Français, non en Italien comme cela aurait dû être le cas pour des instructions envoyées par le pape à l'un de ces nonces. De fait, pendant et après la guerre, l'archevêque Roncalli n'a certainement jamais agi en conformité avec ces instructions que le rapport de Melloni mentionne. Au contraire, il fut constamment loué pour tout ce qu'il fit pour assister les réfugiés juifs. Quand il fut remercié pour avoir sauvé autant de Juifs pendant la guerre, il en accorda tout le mérite à Pie XII (qu'il "vénérait et aimait", d'après son journal).
A son crédit, le New-York Times mentionna au moins que le rapport de Melloni était sujet à caution. Le père jésuite Peter Gumpel, historien au Vatican qui acheva récemment une étude en huit volumes sur la vie de Pie XII, fut cité ainsi : "il y a quelque chose de louche ici." Il comprit dès le début que ce document ne provenait pas du Vatican. Comme tout bon historien, Peter Gumpel entreprit de faire une enquête pour découvrir ce qu'il y avait exactement derrière le rapport de Melloni. On y reviendra. Examinons d'abord comment les pseudo-historiens réagirent.

Daniel Goldhagen, auteur d'un livre virulent "A Moral Reckoning", lança un appel dans les journaux italiens Il Corriere della Sera et le Forward, pour l'établissement d'une commission internationale d'enquête sur la gestion des enfants juifs par l'Eglise catholique. Il se servit du mémo pour traiter Pie XII de "pape antisémite", "l'un des pires apprentis kidnappeurs des temps modernes."
Se référant à la lettre anonyme de Melloni, Goldhagen explique qu'elle "démontre que la politique de l'Eglise et du pape était en réalité de kidnapper des milliers d'enfants juifs... Son but avoué était d'exécuter un plan qui aurait cruellement affecté les Juifs une seconde fois en privant les survivants des horreurs nazies, blessés dans leur chair et leur esprit, de leurs propres enfants." Il conclut en demandant "que l'Eglise actuelle devrait cesser le processus de sanctification de Pie XII."
D'autres critiques, comme le rabbin Shmuley Boteach, blâma de la même façon Pie XII d'avoir kidnappé des enfants juifs. Mais les révélations des journalistes et historiens en France révèlent à présent que les critiques de Pie XII sont allés un peu vite en besogne.

L'article de Melloni était en réalité basé sur une mauvaise traduction (peut-être intentionelle) d'une série d'instructions envoyée par Monseigneur Domenico Tardini, un responsable important du Vatican, aux évêques de France. Si l'on donne à Melloni le bénéfice du doute, il est possible que ce document ait été forgé par un catholique qui voulait garder son enfant juif. On pourrait aussi suspecter Melloni de l'avoir fabriqué. Ce que nous savons en revanche avec certitude c'est que cette version ne provient pas du Vatican. Les instructions concernaient les enfants juifs confiés à l'Eglise pour leur sécurité, qui faisaient l'objet de demandes de la part d'autres organisations.
Melloni n'a pas identifié la source dont est issu ce document, mais un journaliste italien, Andrea Tornielli put remonter jusqu'au document original [retrouvé] au Centre National des Archives en France.

Ce qui est très surprenant, c'est que les instructions y sont précisément l'inverse de ce qu'en rapporte Melloni, et relayé avec enthousiasme par les critiques du pape. Nulle part il n'est suggéré que les enfants Juifs devaient être tenus séparés de leur famille - ce fut exactement le contraire ! Les instructions stipulaient que si des institutions (non les familles) voulaient récupérer les enfants confiés à l'Eglise, chaque cas devait être examiné individuellement. Certaines de ces institutions pouvaient chercher à embarquer les enfants en Palestine, pour aider au peuplement de la nouvelle patrie juive.
En vérité, il y avait une mention spéciale pour les enfants baptisés. Dans certains cas, des parents avaient demandé le baptême pour leurs enfants, sans doute parce qu'ils pensaient que cela les protégerait plus efficacement. Dans ce cas, l'Eglise trahirait ses obligations envers les parents si elle rendait ces enfants à n'importe quelles organisations. Dans d'autres cas, lorsque des sauveteurs catholiques baptisèrent des enfants juifs sans le consentement de leurs parents, l'Eglise était toujours prudente avant de rendre ces enfants à des organisations qui n'avaient pas de liens familiaux avec elles.
Quant au reste des enfants, les instructions stipulaient : "aussi bien les enfants qui ne furent pas baptisés et n'ont pas de proches vivants, ayant été confiés à l'Eglise qui les a pris sous sa protection, ne peuvent être abandonnés par l'Eglise ou rendus à des tiers qui n'ont aucun droit sur eux tant qu'ils ne sont pas capables de décider par eux-mêmes." Il y avait très peu d'installations adaptées aux enfants en Palestine et dans l'Europe d'après-guerre.

Le document stipule clairement que ces instructions ne valent que dans le cas d'institutions, très probablement des organisations humanitaires désirant reloger des enfants orphelins dans des foyers juifs après la guerre : "La situation serait différente dans le cas où les enfants seraient recherchés par leurs parents." Cette phrase change toute la signification du document : ces instructions ne concernent pas les enfants réclamés par leurs parents ou proches-parents. Cela est radicalement différent de ce que les dépêches de presse initiales faisaient croire.

L'archevêque Loris Capovilla, secrétaire du nonce Roncalli pendant et après la guerre, expliqua la nécessité de vérifier scrupuleusement ces organisations :"qu'est-ce que ces familles [catholiques] auraient dû faire ? Confier les enfants élevés avec les leurs au premier venu qui se présente ? L'Eglise ne fit rien d'autre que de préconiser une règle de prudence, et s'occuper de la protection de ces petits." L'archevêque Capovilla déclara n'avoir pas connaissance d'un seul cas ou un enfant juif aurait été empêché de rejoindre les siens.

Ces instructions du Vatican concernant le retour des enfants juifs fut motivées par une rencontre entre le pape et le grand rabbin de Palestine Isaac Herzog en mars 1946. Dans une lettre qui a survécu et envoyée à cette époque, le rabbin exprima sa profonde gratitude pour les "milliers d'enfants cachés dans les institutions catholiques." Herzog relève que Pie XII "a oeuvré pour bannir l'antisémitisme dans de nombreux pays", et conclut avec une invocation : "Par la volonté de Dieu, puisse l'histoire se souvenir que quand notre peuple était plongé dans les ténèbres, Sa Sainteté alluma une lumière d'espérance pour lui." Le Palestine Post daté du 31 mars 1946 rapporta que le rabbin Herzog "rendit compte de son audience avec le pape, qui l'avait reçu un dimanche de mars. Leur conversation avait principalement porté sur le sujet des 8000 enfants juifs de Pologne, France et Hollande qui étaient élevés dans des monastères et des familles chrétiennes. Il obtint la promesse du vatican que ces enfants serait de retour au bercail juif."

Le pape dû bien tenir sa promesse, car le rabbin Herzog continua de louer sa conduite envers la communauté juive durant toute la vie de Pie XII. Ainsi que le déclara en 1964 le Dr. Leon Kubowitzky, du Congrès Juif Mondial : "Je peux affirmer à présent que je serai en peine de citer un seul cas où des institutions catholiques refusèrent de rendre les enfants juifs."

Il y eut très peu de cas (sept, à ma connaissance) de requêtes de parents catholiques qui ne voulaient pas rendre des enfants juifs à ses parents biologiques envoyées au pape. Chaque fois, Pie XII ordonna que l'enfant devait être rendu à sa famille.
Attardons-nous sur le cas d'une femme catholique polonaise Leokadia Jaromirska, qui fut plus tard honorée du titre de Juste parmi les Nations. Elle chercha à obtenir la permission du pape de garder la petite fille qu'elle élevait en catholique alors même que son père était revenu. Dans son livre "L'avenue des Justes" (1980), l'auteur Peter Hellman rapporte que Jaromirska "reçut l'ordre de rendre l'enfant à son père." Le pape expliqua qu'il était "de son devoir en tant que catholique, non seulement de rendre cette enfant, mais de le faire en toute bonne volonté et charité."

La presse européenne a à présent complètement démontré la falsification du rapport de Melloni. En première page intitulée "Le vrai document de Pie XII et des enfants Juifs", le journal italien Il Giornale compara le texte du document original aux accusations de Melloni et disculpa Pie XII. Dans un autre article du même journal, intitulé "Le scoop aventureux du professeur Melloni", il est reproché à Melloni d'avoir publié un document incomplet. Le journal Il Folgio déclara : "Il ne s'agit plus maintenant de l'affaire Pie XII. Non plus de l'affaire Roncalli. Il s'agit à présent de l'affaire Melloni." L'historien juif Michael Tagliacozzo, l'une des autorités (et survivant lui-même) les plus éminentes sur la rafle des Juifs par les Nazis à Rome en 1943, écrivit dans le journal italien Avvenire : "Pie XII un kidnappeur d'enfants ? Mais finissons-en avec ces insanités !" Tagliacozzo confirma que les enfants juifs "furent rendus à leurs parents aussi vite que possible."

Si les critiques en Amérique avaient enquêté sérieusement sur cette histoire (ou même s'ils avaient attendu quelques semaines seulement comme d'autres), ils ne se seraient pas jetés ainsi dans l'embarras. La précipitation des critiques dans leur jugement leur valut sans doute les gros titres refusés aux vrais chercheurs. En tirant des conclusions hâtives, ils ont à nouveau calomnié un bon pape et honnête homme, Pie XII - et l'Eglise catholique.

Voir aussi l'étude de Michael Marrus sur ce sujet.