Presse gauche

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LE POPULAIRE du 3-3-1939

Titre : Échec à Mussolini, par Pierre Brossolette
Le cardinal Pacelli contre lequel le comte Ciano avait lancé l'exclusive a été élu dès la première journée du Conclave. Pour marquer la continuité de sa politique de paix et de résistance au racisme, il prend le nom de Pie XII.

«Si le seul drame qui se joue en ce moment n'était pas celui de la paix, nous aurions pu assister avec indifférence à l'élection pontificale. Libérale ou autoritaire, nous savons que l'Église est toujours l'Église, que sa foi l'oppose à la liberté des esprits, que rares sont les cas où sa pratique ne l'a pas opposée à la liberté des hommes. Qui sait si demain le socialisme n'en fera pas l'expérience comme la République l'a faite si longtemps et si amèrement?
«Ce n'est cependant pas dans cette bataille que s'inscrivait la désignation du successeur de Pie XI. «Pace! Pace!» avait murmuré en mourant le pontife défunt. Ce n'était pas un voeu pieux et vain. La gravité de la menace que les dictatures tiennent suspendue sur le monde avait hanté ses dernières années. Sans doute, l'atteinte portée par les régimes totalitaires aux intérêts spirituels et matériels de l'Église avait-elle hâté chez lui cette claire intelligence du péril; mais qu'importe? Ce qui demeure, c'est qu'à peine eut-il pressenti le danger, son ardente piété le porta à se dresser tout entier contre lui et, qu' au cours de ces derniers mois, l'action tenace de la papauté, aussi bien que sa condamnation solennelle du fanatisme et de la violence, a apporté à la sauvegarde de la paix une contribution presque sans prix.»

«L'Église cependant allait-elle faire sienne la clairvoyance de son dernier pasteur? Parmi les successeurs qu'on pouvait imaginer à Pie XI, allait-elle choisir celui qui paraissait le plus capable de poursuivre sa politique après en avoir été l'instrument le plus actif et le plus illustre? Les intrigues, les tractations, la pression exercée par le gouvernement fasciste sur un collège de cardinaux en majorité italiens, ne suffisaient-elles pas à empêcher sur la personne du cardinal Pacelli, un plébiscite en faveur de la ferme attitude qui avait été celle de Pie XI? Tout le sens du Conclave devait tenir dans la réponse à ces questions.
«On sait pourtant que le cardinal Pacelli était desservi par sa qualité même de Secrétaire d'État du pape défunt. L'Église n'aime pas les dynasties. Un solide préjugé la détourne ordinairement de donner pour successeur à un pape celui qui a été son collaborateur le plus direct. Depuis l'élection de Léon XIII, ni le cardinal Rampolla, ni le cardinal Merry del Val, ni le cardinal Gasparri n'avaient réussi à vaincre cet obstacle. Le Secrétaire d'État de Pie XI a été plus heureux: la tradition a fléchi en sa faveur, devant la nécessité d'affirmer par un geste retentissant la continuité d'une politique qui n'entend accorder à la violence le droit ni de troubler la paix ni de la dicter.

[Malgré ces considérations qui jouaient contre le cardinal Pacelli, «dont l'ardente piété l'avait porté à se dresser contre le péril représenté par les régimes totalitaires» malgré «les intrigues et la pression» la réponse du Conclave avait été...]
«... éclatante. En dépit du veto formulé par le Telegrafo (ou peut-être à cause de ce veto), en dépit de la campagne persévérante menée dans les milieux fascistes contre l'élection d'un pape «politique», le cardinal Pacelli a été élu au trône de saint Pierre. Fait à peu près unique dans les annales de l'Église, c'est après moins d'une journée de délibérations que le vote a été acquis au troisième tour de scrutin seulement.
«Un peu penauds de cet échec, les milieux fascistes insinuaient dès hier soir que, en fin de compte, ils avaient observé en faveur du cardinal Pacelli une neutralité bienveillante, et il ne fallait pas les presser beaucoup pour leur faire dire qu'ils comptaient beaucoup sur le nouveau pontife, étant donné qu'après tout il est plus facile de s'entendre avec un «politique» qu'avec un «saint». Ce n'est pas à nous qu'il appartient de les détromper, encore que nous soyons convaincus que si l'action des «politiques» est parfois moins frappante que celle des «saints» elle a du moins sur celle-ci l'avantage de s'exercer plus utilement parce qu'elle s'exerce plus tôt. Nous n'avons pas besoin qu'on foudroie les dictatures le jour où elles auraient déclaré la guerre. Ce que nous demandons ardemment, c'est qu'on nous aide à les empêcher de la déchaîner.
«Or, dans le monde entier, la conviction est que le successeur de Pie XI y contribuera avec un zèle aussi ardent que Pie XI lui-même. Le nouveau pape l'a d'ailleurs renforcée en choisissant pour nom celui qu'avait porté son prédécesseur.
«Puisse seulement Mussolini le comprendre! Puisse Hitler le comprendre avec lui! Puissent-ils comprendre que, dans la personne de son nouveau chef comme dans celle de ses cardinaux, la catholicité vient de se prononcer sans appel contre les dictatures et la politique de la menace, de la violence et de la guerre. Et puissent-ils s'arrêter à temps en songeant que nul au monde, s'appelât-il Hitler ou Mussolini, ne peut gagner une partie dans laquelle il aurait à la fois contre lui les peuples et le pape!»
PIERRE BROSSOLETTE.
(Le Populaire, 3 mars 1939, P. I.)

Note : Le Populaire était l'organe officielle de la SFIO, ancêtre du Parti Socialiste.

L'HUMANITÉ du 3-3-1939

Titre : Rapide élection du cardinal Pacelli Pie XII comme successeur de Pie XI, par Pierre-Laurent Darnar
L'insolente exclusive lancée contre lui par les gouvernements fascistes de Berlin et de Rome a reçu sa réponse.

«C'est un pape antiraciste, ami de la liberté de conscience et respectueux de la dignité humaine.
«Avec le nom, n'entend-il pas reprendre l'action de celui dont il fut le collaborateur le plus direct, le secrétaire d'État de toutes ces dernières années?
«Car on ne pouvait séparer le cardinal Pacelli du pape quand il s'agissait de condamner l'ineptie du racisme, la persécution hitlérienne, les attentats du fascisme contre la liberté de conscience et la dignité humaine.

«Reçu par le gouvernement socialiste du Front Populaire avec de grands honneurs en 1937, le Secrétaire d'État d'hier - le pape d'aujourd'hui - incline au rapprochement avec les démocraties pour la défense commune des biens les plus hauts des hommes libres menacés ou persécutés.
«Comment les communistes français, dont le chef Maurice Thorez ouvrît sa main tendue, devenue le symbole de l'appellation même d'une politique d'union dès avril 1936, n'auraient-ils pas apprécié un concours apporté selon les paroles d'hommage du Président Herriot à la cause de la paix et de la liberté?

«L'élection faite dès le premier jour du Conclave et le choix tout de suite porté sur le cardinal Pacelli prennent plus de sens encore quand on sait quelles insolentes exclusives lancèrent Hitler et Mussolini contre sa personne et contre ce qu'elle signifie pour eux.

«Trop ami de la France», ainsi le désignait avec haine le Telegrafo du Comte Ciano au surlendemain de la mort de Pie XI...»
«... Les gouvernements fascistes auraient voulu couper court à la tendance du Vatican, mettre la main sur la papauté, la réduire à leurs ordres. Espérant, à défaut tout de même d'une créature à eux, placer quelqu'un de faible, craintif et docile. Ils ont leur réponse.
«D'autant plus cinglante que les cardinaux italiens sont la majorité et que, pour élire le pape interdit par Mussolini, bon nombre d'entre eux ont dû donner sur-le-champ leur suffrage.
«Déjà Berlin et Rome laissent percer leur fureur. Les outrages vont pleuvoir sur ce «judéo-marxiste» à coup sûr! Comme s'il y avait collusion de doctrines, quand simplement les hommes s'unissent pour leur sauvegarde et quand la liberté de conscience cherche l'asile de la liberté tout court.
«Mais Pie XI était déjà «le pape de Moscou» pour la Gestapo ! L'élection de Pie XII sera sans doute "une manoeuvre bolchevique" !
«Pauvres gens! L'événement est autrement profond et significatif que cela!

P.L-. DARNAR.
(L'Humanité, 3 mars 1939, P. I-)

Fichier:Une-humanité-2.JPG
Article Humanité

L'Humanité du 3-3-1939, en troisième page

Par Gabriel Péri

La réaction hitlérienne
«Berlin, 2 mars. - L'élection du cardinal Pacelli a provoqué une très grosse émotion dans les milieux politiques allemands qui soutiennent que les cardinaux "ont fait un geste insolite en élevant un «politicien professionnel» au poste suprême du monde catholique".
«On sait que le nouveau pape a toujours été très attaqué par les nazis.
«En effet, il joua dans les milieux diplomatiques étrangers de Berlin un rôle très important dans la période d'après-guerre et c'est lui qui négocia et signa le nouveau Concordat entre le Saint-Siège et l'Allemagne après la révolution de 1918...»
«... C'est un autre fait que le Conclave vient d'élire l'ancien collaborateur le plus direct de Pie XI, et cela en dépit des conseils de von Bergen et des exclusives du Telegrafo.»

GABRIEL PÉRI.
(L'Humanité 3 mars 1939, P. 3.)