Scattolini

De Wikipie12

Introduction :

A propos de Virgilio Scattolini :

Virgilio Scattolini est le meilleur ami de tous ces écrivains avides d'anecdotes relevées, affamés de scoops épicés, goinfrés de ragots pimentés. Ce scribouilleur à l'imagination aussi fertile qu'un désert saturée d'azote est une mine d'or pour tous ceux qui ne vivent que par le complot, théorisant à plus soif et substituant aux lois du monde leurs fuligineuses spéculations. La voici, la mane providentielle du simple d'esprit, et s'il n'y avait ces nigauds pour prendre ces histoires au sérieux, on se contenterait volontier de ranger leurs contes à dormir debout à côté des volumes de la bibliothèque rose et d'Alice au pays des merveilles. Mais profitant de la bonne crédulité des braves gens, Virgilo Scattolini qui, pas bête en somme, y vit là de quoi s'assurer une bonne rente, fit profession de vendre ces historiettes à qui voudrait même payer pour les lire. C'est qu'il ne se contente pas de faire cocu, il faut aussi qu'ils soient battus et contents de l'être.
C'est ainsi que les services secrets américains, l'OSS, le payèrent 500 $ de l'époque par mois pour l'instituer fournisseur officiel d'information en provenance du Vatican. Finalement démasqué et retourné contre le parti communiste italien, ceux-ci publièrent en 1948 deux volumes tout entier constitués des pseudo-rapports de Scattolini dans un ouvrage impayable intitulé "Documenti segreti della diplomazia del Vaticano". En conséquence d'avoir osé ridiculiser un si auguste parti, Scattolini fut condamné à quelques mois de prison. Car même en Italie, la comédie ne fait pas rire tout le monde.
Les fables de Scattolini trouveront toujours une clientèle par la grâce des mille cinq cents pages de dossiers archivés par l'OSS. Le phénomène Scattolini fut pourtant largement éventé dans différents ouvrages comme celui de Graham "The Vatican and Communism" (1996) [Le vatican et le communisme], Bradley F. Smith's "The Shadow Warriors" (1983) [les combattants de l'ombre] et Owen Chadwick "Britain and the Vatican during the Second World War" (1988) [La Grande-Bretagne et le Vatican pendant la seconde mondiale].
Mais il se trouvera toujours des nigauds pour avaler ces histoires de grand-mères ; boutiquiers du secret, épiciers de la conjuration, plus l'affaire est invraisemblable plus ils mordent goulûment à l'hameçon comme dans un met de premier choix ; et plus l'invraisemblance est grande et plus ils s'échignent à nous persuader d'échanger nos consciences raisonnables pour leurs piteux barils de boniments.

Ci-dessous nous revenons en détail sur le sieur Scattolini, dans un article publié en allemand dans la revue NZZ folio d'avril 1999 par Hansjakob Stehle.


Les murs du silence
La foire aux secrets et autres théories du complot, d'après Hansjakob Stehle
Version originale
Paru au NZZ Folio 04/99

Inquiétants, impreignés de mystères et de secrets, ces murs qui ceignent le Vatican au milieu de Rome l'ont toujours été. Derrière ceux-ci, règne depuis des siècles la monarchie papale d'un mini-Etat pour une maxi-Eglise, qui aujourd'hui compte près d'un milliard de membres à travers le monde. Certes Jean-Paul II tenta d'en chasser les zones obscures lorsqu'il souhaita un jour que son Eglise devienne "une maison de verre". Mais même le verre n'est pas toujours transparent. Des surfaces opaques, mattes ou simplement sales peuvent empêcher de voir - ou simplement mener l'oeil dans une impasse.

C'est ainsi que vivent les historiens de l'Eglise, qui ont l'autorisation de se pencher depuis les années soixante sur les archives secrètes du Vatican. C'est là qu'il ressort que derrière un rayon d'archives s'en trouve un deuxième, puis un troisème, un quatrième et en fin de compte un quarantième - qui serait resté occulté depuis toujours dans un long couloir sans espace si le hasard ne s'en était mêlé...
C'est par accident qu'on trouve parfois des choses douloureuses, mais aussi d'une valeur inestimable. C'est ainsi que le cardinal secrétaire d'Etat Agostino Casaroli (1914-1998) parut mi-épouvanté et mi-amusé quand il surprit un de ses visiteurs en salle d'attente en ouvrant une des portes cachées dans une tapisserie. Cette porte avait été découverte peu aupravant par un maçon, et la pièce, qui se trouvait derrière et avait été oubliée pendant plus de quatre cents ans, n'était certes pas destinée aux regards étrangers : la salle de bain d'un cardinal bon-vivant de la Renaissance nommé Pietro Bembo, décorée par le maître Michel-Ange de somptueuses nymphes, et jusqu'à aujourd'hui inconnue des historiens de l'art.

Il en va de même pour beaucoup des petits secrets sensibles du Vaticans, réels ou imaginaires, découverts sur le tard et que l'on peut exploiter pour ainsi dire comme de l'information officielle. Le journal officiel, le quotidien "L'Osservatore Romano", existe depuis 1861, et plus d'un siècle plus tard, en 1966, apparut la "Sala stampa", l'organe de presse du Saint-Siège qui naturellement ne communique rien des coulisses, et encore moins les actualités et les informations officielles du pape et de l'Eglise quand elles ne reçoivent pas "l'imprimatur" d'en haut.
"Non risulta niente" - ça n'a rien donné - fut rapidement la réponse préférée du porte-parole du Vatican Frederico Alessandrini, qui, à la différence de son successeur, avait une ligne direct avec le bureau de Paul VI mais finissait par dévoiler quelques affaires "tout à fait privées" quand il était pressé de questions. Son successeur fournissait aux média affamés en apparence plus d'informations avec une meilleure technique. Mais le Vatican fut et reste un vaste bazar aux mystères, vrais ou faux.

L'un des désinformateurs le plus raffiné et le plus célèbre fut l'italien Virgilio Scattolini, qui exploita ses talents de journaliste avec une imagination tellement communicative, que ses oeuvres attérirent pendant la seconde guerre mondiale sur les bureaux d'agences très respectables comme l'UPI et l'AP, dans des journaux sérieux et même dans les archives des services secrets de Washington à Moscou. Bien qu'il débuta dans le racontar comme auteur d'une satire anticléricale et de "romans impudiques" sous un pseudonyme, il réussit à 46 ans à accélérer sa carrière en intégrant en 1935 la Rédaction du journal du Vatican "L'Osservatore romano". Il est possible qu'il se fit recommander par quelque camarade de jeunesse de Brescia, d'où le prélat de la Curie Montini (le futur Paul VI) était également originaire. Ce n'est qu'en 1939 - précisément au début de la guerre - que celui-ci suspecta Scattolini d'avoir fouillé son bureau, où du papier à en-tête aux armoiries du pape et des tampons avaient disparu.
De 1939 à 1945, Scatollini produisit dans son petit appartement près de Sant’ Angelo son "Notiziario", avec de prétendues copies originales de documents secrets parsemés de bulletins d'information. La représentation américaine payait pour cela jusqu'à cinq cents dollars par mois et alimentait ensuite non seulement des agents mais aussi des correspondants d'agences de presse avec les "informations" de Scattoloni.
Après l'invasion commune de Hitler et Staline de la Pologne, Scattolini déclara que le pape s'était rendu là-bas pour forger un front anti-bolchevique, à laquelle l'Espagne, la Yougoslavie et la Hongrie, tous les pays de l'Amérique du Sud et de Scandinavie devaient participer. En tant qu'agence d'information cette "révélation" fut également reprise le 10 octobre 1939 par la NZZ * ("Neue Zürcher Zeitung") et eut droit à quelques lignes.
L'ambassadeur d'Hitler au Vatican Diego von Bergen, qui était également client de Scattolini, ne fut pas peu pris de panique quand, en 1941, il apprit l'existence d'un soi-disant accord secret entre le Vatican et l'Allemagne, qui donnait l'autorisation à l'Eglise catholique d'oeuvrer avec l'arrière-garde des armées de Hitler engagées en Russie en vue d'actions évangéliques et missionaires. On trouvait ce genre de "dépêches" jusqu'à maintenant dans les archives allemandes, souvent avec la mention "transmis au Fürher". Le 22 septembre 1942, l'un de ces télégrammes secrets initiés par Scattolini alerta les services secrets de Washington en annonçant que Pie XII enverrait un cardinal sonder en Russie occupée par les Allemands la façon dont l'Eglise orthodoxe pourrait à nouveau se réunir avec Rome.
En 1945 Scattolini parvint à faire passer son légendaire "pacte entre Hitler et le pape", suivi pareillement de son "alliance entre le Vatican et Washington". Cette dernière survécut même à la guerre froide, comme le montra le livre du journaliste Carl Bernstein en 1996. Affirmant que le pape pour ainsi dire était assoiffé de "guerre sainte" et que son représentant Monseigneur Montini était un agent actif des américains, Scattolini mystifia également une agence soviétique qui opérait en Suisse sous le nom de couverture "Dora".
A Lugano sortit au printemps 1948 par la douteuse Société des Travailleurs de l'Edition (SCOE) la somme en deux volumes du maître faussaire romain, «Documenti segreti della diplomazia vaticana» - exactement au moment opportun pour alimenter en munitions la dramatique campagne électorale italienne entre les chrétiens-démocrates et les communistes. Cette édition scella cependant le destin de Scattolini. Traduit en justice à Rome à l'été 1948, il dut avouer que ces révélations étaient en partie ou totalement inventées ; il fut condamné à sept mois et quatre jours de prison. Peu après son emprisonnement il mourut dans l'amertume et la pauvreté.

Sa production continua toutefois de prospérer allègrement. Dès 1948/49 elle servit non seulement à l'historien de propagande soviétique Scheinmann pour un sombre livre sur "le Vatican dans l'entre-deux-guerres", mais aussi au critique de l'Eglise, le britannique Avro Manhattenn, pour son oeuvre de quatre cents pages sur "L'Eglise catholique au XX° siècle". Il y apporte la "preuve que le Vatican fut le haut-lieu d'un complot contre le progrès et la paix", ainsi qu'il l'insinue dans sa préface pour l'Edition est-berlinoise ; l'éditeur Volk und Welt imprima le torchon Manhatten-Scattolini en 1958 en Allemand après sa vingt-sixième rééditions et sa traduction en neuf langues. Même en 1972 le livre, qui ne nomme absolument aucune source, est cité plusieurs fois par Edouard Winter dans un ouvrage 'scientifique' sur "L'Union Soviétique et le Vatican" aux éditions académiques de l'Allemagne de l'Est. Winter s'appuie sur les "documents secrets" de Scattolini" et laisse placidement échapper qu'il n'y aurait, "si elles ne s'avéraient pas authentiques, pas de meilleures inventions qui soient".
Winter est né en 1896 à Nordböhmen [région de Tchéquoslovaquie] et acquit à trente cinq ans une chaire théologique à l'université allemande de Prague. Quand Prague devint la capitale du protectorat du Reich, il quitta la prêtrise et la théologie, se maria et voyagea plusieurs fois à Rome - sous couverture de chercheur en histoire - pour la fondation pragoise Heydrich, faux-nez des services secrets SS . Plus tard il intégra après le départ des Nazis les services communistes - avec un passeport autrichien - et se procura ici et là les "secrets du Vatican" de Scattolini. En 1948 il devint directeur de l'université de Halle (Allemagne de l'Est), puis il travailla à Berlin Est comme professeur pendant quinze ans et fut directeur de l'Institut de l'Histoire des peuples de l'Union Soviétique. Jusqu'à sa mort en 1982, il milita pour un retour à l'Eglise "primitive" contre celle dirigée par la papauté, dont il expliquait le déclin mondial et historique sur "la base d' études intensives de documents originaux". Et avec l'aide de Scattolini, il fut bien aise d'en rajouter bien d'autres.

Car foisonnent au Vatican à la fois des sources douteuses et d'autres absolumement fiables, qui toutes se laissent très facilement capter. Un prélat nommé Eduardo Prettner-Cippico, qui avait travaillé aux archives secrètes de la Curie, se fit pendant des années une bonne clientèle aussi bien à l'Est qu'à l'Ouest, et ce jusqu'en 1983, bien après avoir été condamné en justice. Sa condamnation fut de toute façon très théorique : Cippico s'échappa grâce à un stratagème de l'unique cellule du Vatican - construite en 1948 et presque jamais utilisée. Il enferma les deux gardes suisses censés le surveiller, et passa devant deux autres gardes qui le saluèrent sans se douter de rien pour gagner la porte Sainte-Anne.

Il ne faut pas s'attendre à plus de transparence ou plus de clarté dans toute cette pénombre, malgré plusieurs réformes de cette vieille et fatiguée machinerie du Vatican. Le raffinement, qui s'est accumulé là plus que partout ailleurs pendant des siècles, est sans doute la cause cette amateurisme. Une antiquité aussi splendide que la Garde Suisse reste inutile, quand leur pape, comme cela se produisit en 1981, se fit tirer dessus en place Saint-Pierre. On ne peut imaginer une préparation plus dilettante quand on sait que le Turc Ali Agça avait annoncé 13 mois auparavant dans le journal "Milliyet" l'attentat sur Jean-paul II. Celik, le complice d'Agça, affirmait encore en 1983 que ceux qui tiraient les ficelles étaient encore en poste au Vatican, et les services secrets français, qui avaient prévenu le Vatican trois mois auparavant, refusèrent, sur instruction de Mitterrand, de nommer leur source au procès de Rome.

Et le Vatican ? Il se mure dans un silence coutumier, qui peut cependant être parfois assez signicatif. Ainsi le cas d'un homme qui s'appelait Werner von Stetten. Quand revint en Allemagne de l'Ouest au début des années soixantes un convoi de prisonniers de guerre libérés tardivement par l'URSS, ce nom figurait sur ses papiers de remise en liberté soviétiques. Il partit aussitôt à Rome et trouva bientôt un travail, grâce à ses parfaites connaissances du Russe, comme traducteur à Radio Vatican. Qu'il fut protestant ne posa pas plus de problèmes que sa future femme qui vivait comme lui avec les diaconesses évangéliques de Rome et fut pareillement embauchée au Vatican.
Un jour Stetten annonça à sa femme, qui attendait un enfant, qu'il devait partir en voyage d'affaire en Roumanie, mais ne savait pas pour combien de temps. Il ne revint jamais. Des mois plus tard, comme la femme désespérée demandait plus énergiquement des nouvelles du disparu, le cardinal secrétaire d'Etat de l'époque, Jean Villot, lui conseilla amicalement qu'il serait "dans son intérêt de n'engager des recherches sur cette affaire sous aucun prétexte."

Une réponse pas si inhabituelle dans le milieu fermé du petit Etat pontifical, qui est un terrain fertile aussi bien pour les vraies que les fausses révélations. Avec peu d'efforts et beaucoup d'imagination les auteurs à scandale prospèrent toujours au Vatican. Ainsi par exemple le britannique David A. Yallop, qui en 1984 écrivit un bestseller où il affirme que Jean-Paul 1er, qui ne règna en 1978 que 33 jours, fut victime d'un complot de la Curie. La vérité était beaucoup moins tragique, mais plus triste. Affecté d'une lourde maladie bien avant son élection à la papauté, Albino Luciano succomba vraisemblablement sous le stress et la pression du ministère pétrinien. Quand le cardinal du Guatemala Casariego lui rendit visite, il lui dit ouvertement : "je suis seul ici, je ne sais pas avec qui je peut m'entretenir. Deux choses sont trop difficiles à obtenir ici : un mot sincère et une tasse de bon café."

Le pape polonais de ce point de vue eut le souci d'améliorer les choses. Il rendit par exemple accessible à tous les archives secrètes sur l'Inquisition, y compris pour les années d'avant 1903. Avec ses incessants voyages qui étaient pour lui l'occasion de fuir la bureaucratie de la Curie, il entreprit finalement peu pour remédier à des points faibles qui n'étaient pas uniquement dus à l'ancienneté. Dans un tel milieu, chaque histoire à sensation gagne un brevet de crédibilité. Les potins de cours et les intrigues, souvent hypocritement enjolivés, foisonnent comme nulle part et suscitent plus d'excitation que tout ce qui est beau, bien et vrai.

La "maison de verre, où tous pourront voir ce qui s'y passe", a dû rester un voeux pieux du pape. Pas une fois il ne sut lui même ce qui se passait ou non au Vatican .

Hansjakob Stehle, journaliste, vit à Rome et Vienne. Son dernier livre, "Eminences vertes - existences obscures. Histoires secrètes du Vatican et d'autres arrières-cours" a paru en 1998 éditions "Patmos-Verlag", Düsseldorf.

Note 1 : la NZZ est le magazine où l'article original ci-traduit fut édité